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Roman noir

Extrait

On avait pas mal roupillé ça tombait bien. J’ai mis la radio, on est sorti de la ville. D’abord une zone de dépôts, de grandes surfaces, de raffineries, d’échangeurs, d’usines de retraitement, et puis d’un seul coup d’un seul, comme tomber dans un trou, la route s’est creusée devant nous, très noire et très libre. La voiture s’est mise à suivre des lignes blanches, comme hypnotisée par elles : des pleines et d’autres qui font des pointillés et qui ont l’air de se précipiter à grande vitesse sous les roues. Des phares nous croisaient en petites caravanes d’yeux jaunes qui laissaient des traînées dans les feuillages et découpaient la silhouette des maisons isolées. À nouveau tout nous paraissait possible. Comme à chaque fois. Foncer vers nulle part, y aller. Ne rien savoir de ce qui attend. Demain rien qu’un mot : le jour, la nuit, une alternance de pointillés, du noir et du blanc qui défilent. Plus tu vas vite, et plus, de demain en demain, la ligne de ta vie prend des airs continus.

On a traversé quelques villages fantômes, des maisons rassemblées autour de la route dont aucune fenêtre ne laissait filtrer la moindre lumière. Des villages de portes fermées et de volets clos, des villages comme bombardés par la nuit, tout le monde aux abris : des villages dévastés par la solitude ; pas un chat dehors, pas même un vrai. Des villages où tout paraît mort, des villages qu’on a envie de traverser à toute allure de peur d’être capturé par eux : le village, les morts, et devenir à jamais leurs prisonniers.


Vers trois heures du matin sur la route principale, au milieu de nulle part a surgi un  bar de nuit, « Le Babylone » et son néon rose clignotant. Quelques voitures de luxe sur le parking, une BMW, deux Porsche carrera, une Mercedes…et quelques tapineuses en vitrines aussi rutilantes que les belles bagnoles, le tout materné par un mastodonte adossé à la porte d’entrée,  tête de catcheur ou de rugbyman aux oreilles boursouflées.

C’était l’heure idéale pour refaire le plein, l’alcool à un moment ça manque, il en faut.

Elle a ouvert les yeux, merde c’est pas vrai, comment t’as trouvé ça ? t’es génial, un « Babylone » en plein désert. « La providence ai-je répondu, parfois c’est une sainte et parfois un bar de nuit ! ça dépend de qui conduit, qui est au volant. Si c’est le pape c’est sûr, lui, il n’atterrit pas là, ce néon, ce miracle, il ne le voit même pas : on n’a pas tous les mêmes yeux ! Elle a porté une clope à sa bouche, elle a dit je vais faire deux, trois pas pour me dégourdir les jambes, elle en a profité pour s’accroupir entre deux voitures. Elle aime pas tellement aller n’importe où, elle dit qu’on peut choper n’importe quoi ; entre deux voitures non ! elle s’est rajustée,   a remis un peu de rouge sur ses lèvres. On est entré.