A l'origine un fait divers


Le fait divers pourrait être rapporté sous la forme laconique d’une dépêche : « deux enfants ont été assassinés alors qu’ils jouaient près d’une voie ferrée désaffectée. L’assassin n’a pas été retrouvé ».


C’est d’une écoute radiophonique nocturne qu’est né Acide est le cœur des hommes. Une voix, celle d’une femme, s’élève pour raconter sa quête de vérité après le meurtre de son petit garçon, survenu il y vingt-trois ans. Tout dans cette présence vocale, son rythme, son timbre, sa profondeur, l’élégance de son expression, interpellent Jacques Dor. L’absence de haine, le ton paisible avec lequel cette mère témoigne et lutte contre l’oubli, lui donnent alors envie de rendre hommage à cet emploi à la fois pacifique et combatif des mots.

Aux côtés de la victime


Dans son travail d’écriture, l’auteur s’est penché sur la dialectique de la victime et de l’assassin. S’il est un ressort dramaturgique évident dans le fait divers, l’originalité d’Acide est le cœur des hommes vient du fait que la pièce ne s’attarde pas sur les seconds mais accordent un place centrale aux premières, prenant le temps de considérer leurs vies en pièces et leur douleur.


L’assassin, qui porte l’action, est d’ordinaire un personnage plus romanesque que la victime. Le mystère qui ne manque pas d'accompagner le passage à l’acte, ultime tabou, crée une intrigue et une tension narrative qui nourrissent le développement centré sur le criminel, occupant la place du héros, même si ce héros est inquiétant, discutable, anachronique. Le traitement médiatique et l’abondance d’émissions que lui consacrent nos sociétés confirment d’ailleurs l’observation de Jacques Dor selon laquelle on se souvient d’avantage des auteurs de crimes que de leurs proies. Sa démarche, qui se situe à contre courant de ce traitement littéraire, est donc non conventionnelle.


Lorsqu'il apparaît dans la pièce, soudainement et pour un temps court, le meurtrier s'en prend à une « vieille » qui fait son jogging avec des tennis trop grandes. L’abondance de détails grotesques relevés par le nouveau personnage met en exergue l’inanité du crime et, en quelque sorte, l'insignifiance de son auteur.


Une voix dédoublée


Ce n'est pas parce que la victime tient, ici, le rôle principal, qu'il s’agit de regarder de trop près une blessure condamnée à rester ouverte. Au contraire, l’évocation de la tragédie se fait dans une très honnête pudeur. L’auteur nous met en compagnie de cette femme comme s’il avait jugé qu’elle pouvait nous apprendre quelque chose sur le meilleur de l’homme, quelque chose qui a à voir avec l’amour maternel et une indéfectible dignité dans le chagrin. Les souvenirs sensuels de l'enfant qui persiste à errer dans l'espace-temps de la femme qui raconte sont exprimés sans défaillance.


C’est Jacques Dor lui-même qui interprète cette femme, ou plutôt qui propose d’être son porte-parole, son « porte-voix ». Ce choix d’interprétation distancié, qui se porte sur le fait de ne pas incarner la mère à travers le jeu d’une comédienne, se justifie par la volonté de respecter la réalité de la personne vivante. L’économie des gestes dans la mise en scène participe à cette délicatesse, comme si l’acteur, par peur de négliger l’attention que l’on porterait aux mots et à leur valeur mémorielle, se garde de faire diversion dans le mouvement. La présence féminine est cependant très forte dans cette pièce, puisqu’une chanteuse lyrique, Adila Carles, d’abord dans l’ombre, commente les scènes dans un métalangage chanté, accompagne le déroulement des paroles, offre un moment de pure beauté. Ses premières interventions déchirent le silence comme des cris lâchés, qui, au-delà des mots, transmettent les émotions qu’on a pris soin d’estomper dans le discours dont l’énonciation a eu le temps d’être maîtrisée. Sublimation de la souffrance, le chant est aussi un baume destiné à soulager. Dans Acide est le cœur des hommes, la force de l’art se joint à la douloureuse absence pour témoigner du prix de la vie.


Ines de Giuli

paru sur le site theatrecontemporain.suite101.fr

PRESSE

Acide est le coeur des hommes

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POINTS DE VUE DE SPECTATEURS

Acide est le cœur des hommes, vu le 15 mars 2010 aux Métallos, Paris XIe.


Jacques Dor est sur scène. Il marche et parle, en manteau. Des papiers à la main. C’est drôle, sa façon de parler... Ce n’est pas sa voix. Pas son ton habituel. En même temps, ce n’est pas le « bon ton ». « Ce n’est pas un bon comédien », pourrait-on se dire. Eh non, ce n’est pas cela. En fait, c’est volontairement « pas le bon ton ». Et ce n’est volontairement pas un comédien. Un artiste qui marche. Qui parle. Sur une scène. Qui introduit le texte, dont il est l’auteur. Comme une distanciation à la Brecht, sans Brecht ni, vraiment, de théâtre. Comme l’introduction du « mal dansé », il y a quelques années, dans la danse contemporaine… Il traverse le spectacle, mais ce n’est pas vraiment un spectacle. Ou alors celui du monde-sur-lequel-les-journaux-ouvraient-une-fenêtre. Une ventriloquie, au juste. Qui raconte une parole et un drame. En lieu et place du théâtre. Sa voix est comme une trame du temps, dit les actions qui se sont produites, l’enquête pour les comprendre, l’émotion qui en est jaillie, la vie concrète de la personne autour, l’être d’une mère, le temps qui a passé, l’impossible disparition qui a eu lieu, à Montigny-lès-Metz, le 29 septembre 1986. L’homme n’est pas un comédien, il ne « joue » pas (avec ça on ne joue pas), c’est un artiste qui est là, presque un témoin (un témoin qui n’aurait pas vu), et parcourt l’espace de son texte. Sa voix est distance et nous fait comprendre l’histoire. Ses pas la traversent. L’humour surgit, l’horreur est cachée, mais elle est là. Le rythme est partout, la poésie surgit presque, musique du texte. Tantôt il est Patrick Dils, tantôt Francis Heaulme, la mère, l’enfant peut-être... Le choc d’une pierre. La fureur de tuer qui n’est pas dite. Les Experts, qui surprennent de science et de précision absurde. Dans le fond de la scène, une voix féminine chante lyrique, un corps joue de gants qui laissera apparaître, en fin du temps, d’une robe portée, le lien entre le corps disparu et les mots qui le disent, dans la langue maternelle.



David Douyère

Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Paris 13

Acide est le coeur des hommes  de Jacques Dor


Jacques Dor se glisse dans la peau d’une femme douloureuse, il devient Elle : Elle qui s’interroge depuis des années sur l’assassinat de deux petits garçons dont l’un était son fils. Jacques Dor se charge de dire l’impossible deuil.                 

Comédien homme, en interprétant cette femme, il apporte la distance nécessaire pour que ce cri de mère devienne le cri de tout les Humains quand la souffrance les atteint. Passé le moment de la révolte, il faut essayer simplement de vivre.

Qu’est ce qu’un artiste apporte à un fait divers, qui n’ait déjà été dit cent fois par une cohorte de policiers, de journalistes, de psychologues ? 

Il nous rappelle que si le crime est inscrit dans la vie terrestre des hommes, rassembler un soir ces mêmes hommes pour une représentation théâtrale, c’est chanter les forces de vie, alléger la caravane de nos existences de nos émotions partagées.

Le mot fraternité n’est pas vain mais il est souvent éreinté par nous-mêmes. En étalant sous nos yeux le jeu de cartes de la vie, les mains de l’artiste ouvrent les espérances.


Jacques Dor le fait superbement. Il est comme le peintre Soulages, il travaille une matière noire ; comme Soulages il parvient à faire jaillir du noir ce qu’il contient de lumière.


                                                                              

Philippe SABRES, écrivain

Mercredi 12 mai 2010

Acide est le coeur des hommes - Jacques Dor

Théâtre Jean Arp


Au départ c'est un fait divers, deux enfants sont massacrés prés d'une voie ferrée désaffectée. La machine judiciaire se met en route, Patrick Dils avoue, puis il se rétracte....trois procès, des recours devant la cour de cassation....la reconnaissance d'une erreur judiciaire et sa libération. Dans le même temps, sur les mêmes lieux se trouvait Francis Heaulme le tueur en série. L'instruction reprend son travail mais les charges sont insuffisantes à l'encontre du nouveau suspect, un non lieu est prononcé.... C'est une affaire sans fin, sans vérité...

Jacques Dor écoute la radio et entend la voix d'une femme, une voix qui va le saisir au plus profond ...il reste saisi devant sa radio et écoute la voix calme et distante de cette femme qui raconte dignement son calvaire...c'est la mère d'une des victimes du massacre de Montigny-lès-Metz...une mère qui a autorisé son jeune enfant d'aller jouer avec son ami, juste à coté de la maison...Marqué par son témoignage, il réécrit ce fait divers à travers les yeux de la mère....un texte fort, fort comme la douleur de Marguerite Duras....et sobrement il vient nous dire ses mots sur une petite scène, la voix de Jacques Dor est magnifique, précise dans ses intonations ses émotions...et la présence à ses cotés de la soprano Adila Carles épice ce texte d'une poésie salvatrice....


Un très beau moment de théâtre!


Lu sur le blog de CARMADOU